La prolétarisation des développeurs
May 11, 2026
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Le monde du développement logiciel est en train de subir une transformation extrêmement rapide et radicale causée par les progrès de l'intelligence artificielle générative (IAG). C'est un sujet très clivant qui génère de nombreuses théories plus ou moins farfelues. Pourtant, je crois qu'on peut se risquer à prédire l'avenir du secteur en s'appuyant sur un phénomène historique clairement documenté : la prolétarisation des artisans lors de la révolution industrielle.
Je m'appuie sur quelques postulats :
- L'utilisation de l'IAG va générer des gains de productivité considérables dans le domaine du développement logiciel.
- Les coûts liés à l'utilisation (inférence) de l'IAG vont augmenter quand les tokens cesseront d'être subventionnés par le capital risque.
- Les meilleurs modèles d'IAG resteront la propriété exclusive de quelques fournisseurs, seuls détenteurs de la capacité de calcul nécessaire.
L'hypothèse #3 est certainement la plus aléatoire : il est tout à fait possible que le développement de modèles libres que nous serons capables de faire tourner localement mette à mal mes prédictions. Quoi qu'il en soit, il reste très probable que ce sont les modèles les plus puissants et une capacité de calcul élevée qui permettront les meilleurs gains de productivité (hypothèse #1).
En admettant les hypothèses ci-dessus, les conséquences ont déjà été clairement décrites par Marx : il s'agit de la prolétarisation du métier de développeur. Et ces conséquences ont été vérifiées à de nombreuses reprises dans l'histoire du capitalisme. Par exemple, chez les artisans lors de la révolution industrielle. Dans cet exemple, les artisans ont subi la dissociation du travail et du capital (les moyens de production). Cette transformation s'est accompagnée des phénomènes suivants :
- Accaparement du travail par le capital.
- Augmentation considérable de la productivité.
- Augmentation des profits mais baisse des profits unitaires.
- Dégradation des salaires et des conditions de travail.
- Mise en place de la division du travail, ce qui donnera naissance au taylorisme puis au fordisme (soit le travail à la chaîne) lors de la seconde révolution industrielle. C'est ce que Marx appellera "l'aliénation".
- Extractivisme accru pour répondre à l'augmentation de la production.
En suivant ce parallèle, on peut prédire que les développeurs actuels perdront leur statut privilégié de cols blancs pour devenir des ouvriers de l'informatique. En pratique, on peut s'attendre aux phénomènes suivants :
- Les entreprises qui survivront seront celles qui disposeront d'un accès privilégié aux modèles et aux infrastructures.
- Le métier de développeur va passer d'expert à celui de peu qualifié. On peut par exemple s'attendre à ce que la validation (Q&A) des logiciels soit encore faite manuellement, sans compétence technique nécessaire.
- Un petit nombre de développeurs experts joueront le rôle de contremaîtres/architectes et concevront les chaînes de production : c'est ce que l'on voit avec la conception de "agents harnesses" et d'orchestration d'agents.
- Les impacts environnementaux vont s'accroître considérablement pour répondre aux exigences de croissance.
La différence fondamentale avec la révolution industrielle est la vitesse avec laquelle cette révolution se déroule sous nos yeux. Des changements considérables se font en l'espace de quelques mois, alors que la révolution industrielle s'est déroulée sur plusieurs décennies.
Le fait de savoir si cette transformation est souhaitable ou non et ce que l'on peut faire pour l'encourager ou l'empêcher sont laissés à titre d'exercice au lecteur.